« Poustinia ou le désert au coeur des villes » Cerf, Paris, 1976.

Extraits du livre

DE HUECK DOHERTY (C), Poustinia ou le désert au coeur des villes, Cerf, Paris, 1976

La poustinia

« Poustinia » est un mot russe qui signifie « désert« . C’est un mot tout à fait ordinaire. Si j’étais une petite fille russe et que pendant la leçon de géographie le maître me demandait de lui  nommer un désert, je dirais « Saharskaya Poustinia » – le désert du Sahara. C’est ça que cela signifie réellement. Il a aussi une autre connotation, comme c’est le cas de tant de mots. Il signifie aussi le désert des Pères du Désert qui, au temps jadis, quittaient tout pour aller s’y établir.

Dans le sens occidental du mot, il signifierait le lieu dans lequel un ermite se retire et on pourrait donc l’appeler un ermitage.

Pour un Russe, le mot signifie beaucoup plus qu’un simple lieu géographique. Il désigne un lieu tranquille et solitaire où l’on désire pénétrer pour trouver le Dieu qui demeure en nous. Il désigne aussi des lieux véritablement isolés, solitaires, dans lesquels des gens ayant une vocation spéciale se retirent en ermites et cherchent Dieu dans la solitude, le silence et la prière pour le reste de leur vie !

Quoi qu’il en soit, une poustinia n’était pas nécessairement tout à fait séparée des lieux fréquentés par les hommes. Certains se réservaient chez eux une petite pièce dans laquelle ils se rendaient pour prier et méditer, et qu’on pourrait appeler une poustinia. Toutefois, d’une manière générale, un « poustinik » (quelqu’un qui demeure dans une poustinia) était quelqu’un qui vivait dans un lieu retiré. Le poustinik pouvait être n’importe qui – un paysan, un duc, un membre des classes moyennes, un savant, un illettré, ou quelqu’un entre les deux. On considérait cela comme une vocation précise, un appel de Dieu à se rendre au « désert » pour prier Dieu pour ses propres péchés et pour les péchés du monde. Et aussi pour le remercier des joies et du bonheur et de tous ses dons.(pp. 28-29)

 Je veux vous expliquer, quoique vous le sachiez peut-être déjà, qu’il n’y a pas deux poustinias semblables. (p. 173)

 Simplicité

La poustinia doit être d’une simplicité et d’une pauvreté presque absolues. Elle doit contenir une table et une chaise. Sur la table, il doit y avoir une Bible. Il faut aussi un crayon et du papier. Dans un angle, une cuvette et un broc pour la toilette. Le lit, s’il en faut un, doit être une couchette avec des traverses en bois en guise de matelas, une ou deux couvertures ou couvre-pieds et un oreiller si c’est absolument nécessaire. C’est là tout ce qu’il devrait y avoir en fait de literie.

De l’eau potable, une miche de pain qui sera partagée en trois : une portion pour le petit déjeuner, une pour le déjeuner et une pour le dîner. Pour ceux qui ne sont pas habitués à se contenter d’eau avec leur pain, il y aura de quoi préparer du thé et du café. (p. 48)

Pour ma part, je me sens maintenant attirée par une poustinia à Madonna House.
Je me sens aussi attirée à sortir de temps en temps et à me rendre dans une grande ville, pour y louer une chambre dans un quartier pauvre et y rester une semaine ou dix jours à jeûner et à prier pour cette ville. Alors je retournerai à la montagne, mais pour me hasarder au dehors une autre fois. (p. 200)

Dieu ne cesse d’ouvrir de nouvelles portes. Je n’aurais jamais imaginé qu’une chambre d’hôpital pouvait être une poustinia. Mais si, et physiquement même. Un lit, une table, une chaise – c’est le mobilier élémentaire des chambres d’hôpital, très semblable à celui de la poustinia. A l’hôpital, la Bible peut y être ou pas. En général on peut en avoir une en la demandant, mais il se peut que la personne hospitalisée soit incapable de lire, pour mille raisons. Mais dans une poustinia comme celle-ci, lire n’est pas important. J’entends : lire avec les yeux. Car dans une chambre d’hôpital, dans la poustinia de la souffrance et de la mort, le Christ vient en personne, Lui, la Parole et le Livre, et rien d’autre, rien d’autre n’est nécessaire. (p. 181)

Le poustinik…

Un beau jour arriva un trappiste; avec la permission de son abbé, il cherchait un lieu où il pourrait s’essayer au mode de vie érémitique dont il rêvait depuis des années. Je lui montrai la maison au toit de bardeaux, dans les collines, au milieu des bois et il s’en éprit sur-le-champ.

Je lui expliquai qu’il y avait en Russie un type de gens qui, tout en embrassant à vie la vocation de poustinik, avaient de la solitude une autre idée que celle des ermites d’Occident. Je lui expliquai la différence entre le poustinik et l’ermite occidental. Il fut extrêmement séduit par ce genre de vie à la russe, et il commença à passer trois jours dans la poustinia à prier et à étudier (car c’était un bibliste), consacrant les autres jours à enseigner et à rendre service dans la communauté.

Mais une chose surprenante se produisit tout à coup. Quatre autres prêtres embrassèrent pleinement la vocation de poustinik à la russe, trois jours à l’intérieur et quatre jours à l’extérieur; il en fut de mène pour deux femmes. Nous leur avons bâti à chacun une cabane en rondins, car leur vocation, par la grâce de Dieu, est une vocation à vie. (p. 54)

Disponibilité

Afin d’être disponible, le poustinik doit être souple. La souplesse découle du fait qu’il commence à vivre dans l’éternité et dans la liberté du Christ. (p. 100)

Il est difficile de rapprocher purement et simplement cet homme et d’autres poustinikki que j’ai connus au cours de ma vie, de ce qu’on appelle un « ermite« . Il y avait des différences. Le poustinik paraissait être plus disponible. Il y avait chez lui une hospitalité gracieuse, comme si aucun de ceux qui venaient lui rendre visite ne le dérangeait jamais. Au contraire, son visage était un visage « d’accueil« . (p. 29)

Il doit également partager sa nourriture avec tous ceux qui viennent. Ils peuvent refuser, mais il doit toujours offrir. Peut-être n’aura-t-il qu’un bout de pain, mais il le rompra en deux ou en autant de morceaux qu’il y aura de gens. Le second aspect de cette étrange vie est donc l’hospitalité… le partage de ce qu’il a… l’offrande qui en est faite à tout moment. L’hospitalité signifie, par-dessus tout, que le poustinik ne fait que transmettre ce que Dieu a mis dans ses mains vides. Il donne tout ce qu’il a et tout ce qu’il est : des paroles, son travail, lui-même, et sa nourriture.(p. 41)

Il était disponible d’autres façons encore. Lorsque quelqu’un dans le village avait besoin d’aide (par exemple quand un fermier devait rentrer son foin avant la pluie), il se précipitait chez le poustinik. Le poustinik laissait tout tomber sur-le-champ et accompagnait le fermier. Il était toujours disponible. (p. 30)

Aussi un poustinik passait-il parfois un mois, six semaines, à travailler aux différentes besognes des villageois sans jamais s’arrêter, ne serait-ce qu’une minute, à l’idée qu’il était censé se trouver dans une poustinia à lire la Bible ou à faire ce que vous voudrez, car il est toujours dans la poustinia de son coeur et en particulier quand il rend service à ses semblables. (p. 42)

Prenons le cas où, pendant vos jours de sortie, quelqu’un vous parle, et où l’idée vous vient : « je devrais peut-être inviter cette personne dans ma poustinia, nous y serions mieux pour parler ». Non, ne faites pas ça, à moins que la personne le demande. La requête doit venir de l’autre.

Le poustinik n’invite pas. Il demeure serein. Il répond aux questions, mais il n’invite pas les gens dans sa poustinia. Votre directeur spirituel ou quelqu’un d’autre qui a autorité vous demandera peut-être de leur montrer votre poustinia. C’est une autre affaire. Mais le poustinik ne va pas chercher les gens pour les amener à sa poustinia. Vous ouvrez votre coeur pour recevoir ce qui vient de Dieu. (p. 64)

Il est un prophète du silence de Dieu

Le poustinik est un être de mortification et de pénitence. Mais il y a aussi dans la spiritualité orientale la croyance que le poustinik peut être appelé par Dieu à sortir de la poustinia.

Il saura quand il en est ainsi. Comment ? Le Russe ne l’analyse pas mais l’accepte avec foi. On dit généralement que le poustinik peut quitter la poustinia quand il cesse de savoir qu’il prie et qu’alors, comme pour la prédication du Christ, le temps est venu d’aller prophétiser; c’est-à-dire, de raconter ce que Dieu lui a fait connaître dans son grand silence. Alors le poustinik redevient un pèlerin…

Deux curieuses vocations russes se mêlent ainsi. Le pèlerin peut devenir poustinik; le poustinik peut devenir pèlerin. Le poustinik qui a quitté la poustinia pour devenir pèlerin est un prophète dont la vocation s’est clarifiée. Certains sont pèlerins toute leur vie. Certains poustinikki finissent leurs jours dans leur poustinia. Pourtant, dans la plupart des cas, ils sont parvenus à une maturité chrétienne que Dieu avait préparée pour eux et que Dieu leur a donnée par son silence dans leur solitude. A présent, ils peuvent aller proclamer ce qu’ils ont entendu dans leur immense silence. (p. 43)

Le poustinik attend dans la pauvreté, l’abandon et en sachant qu’il est un des anawim, un vrai pauvre dans l’esprit des béatitudes… Il comprend qu’il lui faut prendre l’humanité avec lui dans ses prières et dans ses larmes et que dans sa cabane, l’humanité habite aussi. Il comprend sa vocation de prophète: s’il écoute, c’est seulement pour transmettre ce qui lui est donné. Il comprend que sa porte n’a pas de verrou : un loquet seulement contre le vent, mais en aucun cas contre un être humain. Il comprend qu’il doit partager avec les autres ce qui lui est donné par le Christ. Tout cela est clair pour lui. (p. 103)

Il semble qu’il soit un peu difficile aux gens de nous dire ce qu’ils ont reçu dans la poustinia. Pour ceux qui n’y passent que 24 heures, ils mettent du temps à s’accoutumer à écouter Dieu et à communiquer ce qu’Il dit. Mais les poustinikki qui sont dans la poustinia pour une longue période devraient être capables de dire une fois en passant ce que Dieu leur a dit. Pour la bonne raison qu’ils n’y sont pas pour eux, mais pour les autres. Ils y sont pour communiquer. Cela est très important. (p. 139)

Une spiritualité de la joie dans la kénose

L’expérience de la poustinia… n’est ni orientale, ni occidentale, mais tout simplement chrétienne. (p. 38)

Le poustinik vit dans des rapports très étroits avec la Sainte Trinité : Père, Fils et Esprit Saint. Il doit être un témoin de la Trinité. (p. 90)

On pourrait dire que le poustinik est entraîné dans un grand voyage intérieur, dans lequel il explore les grands espaces de Dieu.
D’une certaine façon, la poustinia est toujours liée à la notion de pèlerinage. Le poustinik est un éternel pèlerin. (p. 92)

Si vous trouvez un jour un ermite ou un poustinik qui soit triste, c’est qu’il ne s’agit pas d’un véritable ermite. En Russie, les gens les plus joyeux sont ceux qui, à 70 ans, ont des yeux d’enfants et qui sont remplis de la joie du Seigneur : ce sont les poustinikki, car ceux qui sont entrés dans le silence de Dieu sont remplis de la joie de Dieu. Ainsi donc, si vous trouvez un poustinik triste, c’est un hypocrite et un menteur. Oui, la vie du poustinik doit être une vie véritablement joyeuse, de la joie tranquille du Seigneur et cela se voit. (p. 42)

L’essence de la poustinia c’est la liberté, une totale liberté d’action, dirigée par votre amour pour Dieu et par l’amour de Dieu pour vous…
Mais précisément parce que vous avez cette liberté, le poustinik devrait être le plus obéissant de tous. Quand quelque chose est vraiment nécessaire (dans l’apostolat), c’est à lui de courir à la tâche avec le plus d’enthousiasme.
Il n’y a pas de sécurité pour le poustinik parce qu’il dépend entièrement de Dieu. Dieu a tendance à mettre nos existences sens dessus dessous toutes les trois minutes. Le poustinik doit avoir la liberté de briser n’importe quelle routine sur-le-champ et sans délai. (p. 121)

Car le poustinik vit dans le Christ et le Christ a pris sur lui l’humanité. Et lui aussi, le poustinik, par la grâce de Dieu, prend sur lui toute l’humanité et, avec l’aide de Dieu, il devient un holocauste pour tous les hommes. Il devient un Simon de Cyrène, une Véronique. Un poustinik n’est jamais seul. Le monde tout entier est avec lui et c’est pour ce monde qu’il pleure, qu’il se mortifie, qu’il pénètre dans le silence de Dieu, qu’il combat les tentations de Satan. Toutes ces choses ne sont jamais pour lui seul !

Cet aspect de la spiritualité du poustinik est terriblement important. C’est la raison même pour laquelle nous disons, en Russie, que cette vocation est donnée à quelqu’un. Une communauté se réjouit de ce que Dieu ait choisi l’un de ses membres car leur foi leur dit que cette vocation est précisément pour eux. La seule raison qu’a le poustinik pour s’en aller dans l’isolement, dans la solitude – sa seule raison pour s’exposer aux tentations, c’est toujours les autres.
Il s’agit toujours d’une identification avec l’holocauste du Christ, avec sa vie tout entière, avec sa crucifixion. C’est le chemin de notre résurrection et de celle des autres. (p. 107)

La kénose est, pourrait-on dire, l’idée centrale et fondamentale de la spiritualité russe. Pour le poustinik, toute la puissance de ses pensées et de ses prières devrait le porter à se vider lui-même comme le Christ s’est vidé lui-même par l’Incarnation. Nous n’atteindrons jamais à cette profondeur, mais c’est la vocation du poustinik. La kénose pour le poustinik c’est avant tout une réalité cachée. (p. 132)

La poustinia est un style de vie kénotique. Le simple fait d’être dans la poustinia signifie qu’on tend au dépouillement complet de soi. C’est quelque chose comme un bain de vapeur ! Toute l’atmosphère de la poustinia, son environnement, sa disposition, vous ramènent implacablement à la kénose. Progressivement, vous vous rendez compte que si vous restez dans la poustinia, il va falloir vous dépouiller de vous-même. (p. 126)

Une des dimensions les plus atroces de la kénose concerne le courage de porter la Parole de Dieu. « Ouvrez la bouche et je la remplirai », dit le Seigneur. Si nous n’avons pas foi en cette possibilité, nous devrions garder la bouche fermée ! (p. 130)

Un moment viendra où la procession d’offrande de l’homme rejoindra celle de Dieu. L’homme peut alors se rendre n’importe où. Il ne lui est plus nécessaire de rester dans la poustinia. Il peut partir en pèlerinage; il peut cesser de demeurer en un seul endroit. Il est devenu tellement vide qu’il n’est plus que quelqu’un qui porte Dieu. Maintenant, tous ses chemins sont droits et aplanis, prêts pour que le Seigneur y avance. C’est un curieux moment quand l’homme s’aperçoit, par la grâce de Dieu, que cela s’est produit en lui. (p. 127)

Finalement, nous entrerons dans une procession d’offrande et notre procession rejoindra celle de Dieu, et Lui et nous deviendrons un. (p. 128)

La poustinia du coeur

… je me suis rendu compte que je n’avais pas encore donné la véritable image de la poustinia ! J’en ai expliqué les origines russes, j’ai exprimé quelques paroles maladroites sur son adaptation à notre temps, mais en somme je n’ai pas encore mis le doigt sur ce qui en fait le coeur. A considérer les choses sans détour, la poustinia n’est pas du tout un lieu – et pourtant si. C’est un état, une vocation, qui appartient à tous les chrétiens par le Baptême. C’est la vocation contemplative.
Il y aura toujours des « solitaires », ou il devrait y en avoir. Mais l’essence de la poustinia, c’est d’être un lieu intérieur à soi-même, un résultat du Baptême, où chacun de nous contemple la Trinité. A l’intérieur de mon coeur, à l’intérieur de moi, je suis constamment – ou je devrais être – en présence de Dieu. C’est une autre façon de dire que je vis dans un jardin fermé, dans lequel je marche et parle avec Dieu (un Russe dirait plutôt : « où tout en moi est silence et où je suis plongé dans le silence de Dieu »). C’est comme si j’étais assise près de Dieu dans un silence total, bien qu’il y ait toujours beaucoup d’autres personnes à l’entour. (Comme un mari et une femme se trouvent dans le silence et une solitude qui leur est propre, même quand ils assistent à une réception et que la pièce est pleine de monde).

Que les mots sont maladroits ! Que les comparaisons sont inadéquates ! Tout de même, la poustinia est pour moi quelque chose comme cela : un état de contemplation silencieuse de Dieu.

Comme le poustinik, je vaque aux affaires de Dieu tout le long du jour. Le poustinik entre dans sa poustinia en y apportant l’humanité avec lui. Cette humanité avec toutes ses souffrances, ses peines, ses joies, tout, il l’élève devant Dieu. (p. 200)

La poustinia est à l’intérieur et on est plongé pour toujours dans le silence de Dieu, pour toujours à l’écoute de la Parole de Dieu, pour toujours occupé à la redire aux autres par la parole et par l’action. C’est ainsi que tout ce que j’ai dit de la poustinia au sens matériel, de son adaptation possible à l’Occident, on peut le dire de chaque chrétien partout où il se trouve. La poustinia est cette solitude intérieure, cette immersion intérieure dans le silence de Dieu. C’est par cette identification intérieure totale avec l’humanité et avec le Christ que chaque chrétien doit vivre en état de contemplation. C’est la poustinia à l’intérieur de soi-même.(p. 202)

La poustinia, c’est un état dans lequel on est constamment en présence de Dieu parce qu’on le désire d’un immense désir, parce qu’en lui seul on peut se reposer. La poustinia, c’est de marcher dans cette solitude intérieure, immergé dans le silence de Dieu.(p. 202)

Etre un poustinik sur la place publique, cela signifie qu’à l’intérieur de vous, vous avez construit une pièce, une cabane en rondins, un endroit retiré. Vous l’avez construit par la prière.(p. 84)

Si nous vivions dans la poustinia de nos coeurs, nous pourrions dire sa Parole au monde.

Pour certains, cette poustinia du coeur assumera, à l’appel de Dieu, une dimension matérielle précise. Mais c’est la poustinia du coeur qui est, selon moi, la réponse au monde moderne. (p. 203)